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Santé :
La médecine malade de la grippe
Médecin généraliste dans la Nièvre, Philippe Foucras préside le Formindep, un collectif de médecins pour une formation médicale indépendante des laboratoires. Il porte un regard décapant sur l’épidémie de grippe A, sa gestion et ses conséquences.
La Terre : Fin novembre, la campagne de vaccination contre la grippe A relevait selon vous d’un niveau de précaution « délirant ». Le pensez-vous toujours ? Philippe Foucras : Oui, sauf si vous avez un mot encore plus fort ! J’ai des témoignages de médecins de terrain qui me disent que chez eux, l’épidémie commence à décroître - ce qui recoupe certains propos récents de la ministre. Quand on regarde les faits objectifs, précis, et notamment toutes les données en provenance de l’hémisphère Sud où l’épidémie est déjà passée, cela converge : nous sommes devant une épidémie de grippe qui n’est pas grave, qui touche peut-être plus de gens qu’une grippe classique mais qui tue beaucoup moins - même si bien sûr cela reste dramatique pour les victimes. Est-ce une raison suffisante pour ne pas se faire vacciner ? Si vous ne vous faites pas vacciner habituellement pour une épidémie de grippe classique qui tue environ 6 000 personnes par an, devez-vous le faire pour une épidémie qui en tue 300 ? En Australie, sans vaccin, il y a eu 190 morts pour 22 millions d’habitants - habituellement la grippe y tue 2 000 à 3 000 personnes. A La Réunion il y a eu 27 morts, contre 300 à 400 d’habitude. On est dans la démesure par rapport à la gravité réelle de la maladie. Et la campagne de vaccination se déroule dans des conditions aberrantes : on ferme des écoles pour éviter la promiscuité, mais on rassemble les foules dans les centres de vaccination : c’est absolument incohérent. Et si on veut quand même se faire vacciner ? Alors faites-le tout de suite : sachant que l’immunité due au vaccin s’établit en deux à trois semaines, si vous attendez il est possible que vous vous fassiez vacciner quand l’épidémie sera passée... Faut-il vacciner les enfants ? La vérité c’est que chez les enfants de moins de 36 mois, le vaccin recommandé a une efficacité de seulement 28 %, même après deux injections. C’est officiel. Faut-il alors emmener son enfant dans un hangar en pleine promiscuité, lui faire subir deux injections pénibles avec des aiguilles parfois inadaptées, pour un vaccin à l’efficacité aléatoire contre une maladie qui n’est pas grave ? Et les personnes âgées ? Si elles présentent des facteurs de risques - insuffisance respiratoire, risque de surinfection... - alors, oui. Je ne suis pas anti-vaccin ! Mais quand on commence à poser des questions, en s’appuyant sur des faits, on est disqualifié, insulté, traité de sectaire... Faut-il avoir peur des effets secondaires ? On peut sans doute extrapoler les effets indésirables des vaccins contre la grippe A de ceux des vaccins antigrippaux classiques. Mais on n’a pas de recul, il n’y a pas eu de test en grand. Ces vaccins sont habituellement bien tolérés, mais il y a une marge d’incertitude. Et celle-ci, parce qu’elle n’est pas assumée comme telle, nourrit les fantasmes. Pourquoi nous impose-t-on une telle campagne de communication ? Qui a intérêt à mentir ? Car nous sommes dans le mensonge - ou si les responsables politiques et les experts sont dans l’ignorance des faits, alors il faut qu’ils changent de métier... Cherche-t-on à nous « vendre » du vaccin ? On a 94 millions de doses achetées en stock, et pour l’instant on en a écoulé 2,5 millions : il en reste donc 91,5 millions à écouler avant leur péremption. J’observe qu’en octobre s’est déroulé à Lyon le 11e congrès mondial du vaccin, dont le compte-rendu dans la revue Pharmaceutiques est titré : « Vaccins : vers un nouvel âge d’or », parle d’un « engouement renouvelé » et d’un « optimisme partagé » pour un marché qui « pèse aujourd’hui 15 millions d’euros. » Il y a un encadré qui précise : « La grippe, le cancer et les allergies sont cités dans cet ordre comme les catégories de vaccins dont le potentiel de croissance est le plus prometteur. » Voilà les perspectives pour une industrie pharmaceutique aux abois. Au Formindep, nous savons sous quel niveau d’influence sont les leaders d’opinion médicaux. Sur la grippe, cela peut être une explication du décalage entre la réalité et les discours. Peut-on se contenter de cette explication ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que les médecins qui se forment indépendamment de l’industrie pharmaceutique - et de ses représentants de commerce que sont les visiteurs médicaux - prescrivent moins, et moins cher. Quelles seront les conséquences à moyen terme ? On a besoin d’avoir des autorités crédibles. Or d’ici quelques mois, voire quelques semaines, les mensonges de ces derniers temps vont apparaître comme tels... Le jour où il y aura une vraie épidémie, le jour où on aura besoin d’une parole d’autorité fiable, si le H5N1 ou le SRAS se développent avec la gravité que l’on peut craindre, on n’y croira plus, c’est un réflexe de bon sens, voire citoyen. Et là, le risque sanitaire sera réel. Autre point : la disqualification des acteurs de soins de premier recours que sont les généralistes, pharmaciens, infirmiers libéraux... qui ont été mis de côté. Ils sont là justement pour affronter ce type de problème ! Certes le système libéral français, plutôt tourné vers le profit, n’est pas le mieux adapté dans ce cas ; mais bon an mal an on arrive quand même à vacciner correctement 60 millions de personnes. Là on a décrédibilisé le système de soins. Les professionnels de santé les plus engagés dans leur métier sont découragés, ils vivent ça comme une humiliation. C’est grave pour la santé publique, pour les petites gens. Dans la ville où je suis, sur 50 généralistes, depuis le début de l’année je suis le seul à m’être installé et six sont partis : trois à la retraite, et trois qui arrêtent parce qu’ils en ont marre. Si on humilie ceux qui s’accrochent, que va-t-il rester de la médecine générale ? par Propos recueillis par Olivier Chartrain
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