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Petite enfance :
"L’enfance n’est pas un objet de négoce"
Avant la journée de mobilisation du 8 avril, Dominique Ratia-Armengol, présidente de l’Association nationale des psychologues de la petite enfance (ANAPSY-pe), nous explique les raisons de l’inquiétude des professionnels.
La Terre : Le projet du gouvernement pour la petite enfance organise la déqualification des personnels et la baisse des taux d’encadrement. Quelles en seraient les conséquences ? Dominique Ratia-Armengol : Nous parlons d’une tranche d’âge où les enfants sont particulièrement fragiles dans leur développement physique et psychoaffectif - et ce n’est pas une formule. Pourquoi les professionnels qui les prennent en charge ne devraient-ils pas avoir une qualification approfondie ? Prétendre que s’occuper des bébés c’est juste « changer les couches », comme a pu le dire Xavier Darcos, cela nous ramène quarante ans en arrière... Comment peut-on croire qu’un seul adulte peut apporter à huit enfants - voire douze, dans le cas du projet de jardins d’éveil - des réponses individualisées, être attentif aux difficultés de chacun de ces petits, qui doivent pouvoir vivre la séparation d’avec les parents de manière non-anxiogène ? L’apprentissage des premières règles sociales nécessite l’intervention d’un adulte qui écoute, rassure, accompagne, donne du sens aux limites. Passer de cinq à six enfants par adulte, est-ce vraiment si grave ? Chaque parent sait combien il s’agit d’une période difficile. On ne parle pas de gardiennage. Cet âge de la vie est celui des pulsions, de la toute-puissance : on veut tout découvrir, on part à l’assaut de tout... Imaginez un adulte seul face à tant de petits : on est très vite en difficulté, stressé. Si l’adulte n’est pas disponible, l’enfant risque de le vivre soit comme un abandon, soit d’être angoissé parce qu’en manque de repères dans un groupe où, du coup, c’est la loi du plus fort qui l’emporte. On risque d’ouvrir la fabrique des sauvageons ! C’est La Guerre des boutons chez les tout-petits, cette œuvre extraordinaire qui nous montre à quel point ils peuvent se mettre en danger quand ils ont une certaine autonomie sans être encadrés. Là, quand l’adulte va être pris par l’un qui va sur le pot, l’autre qui vient de se casser la figure et un troisième qui escalade une chaise, que va-t-il rester pour les autres ? Que penser des regroupements et des maisons d’assistantes maternelles (MAM) ? Il faut faciliter les aménagements nouveaux, en particulier dans le monde rural. Mais quelle équipe de professionnels peut fonctionner sans cadre, sans règlement, sans projet commun, comme le prévoit le projet actuel ? Comment peut-on mettre des assistantes maternelles - dont la compétence n’est absolument pas en cause ! - dans l’illusion qu’il suffit de se regrouper pour arriver à travailler ensemble, sans leur donner les moyens d’un accueil pensé dans sa gestion au quotidien, et planifié au moins sur la semaine ? Il faut être réactif quand on travaille avec des petits, ne pas avoir besoin de chercher ceci ou cela, ne pas manquer de quelque chose, pouvoir anticiper... Telles qu’envisagées là, ces MAM reviennent à maltraiter les assistantes maternelles, au risque de leur faire perdre confiance dans leur capacité à travailler ensemble. Or il y a des structures de ce type qui fonctionnent. Mais les maires qui ont contribué à ces expériences se sont donné les moyens de la réussite, notamment en embauchant, en plus des assistantes maternelles, des gens qui ont pour charge de réfléchir à l’organisation du regroupement, sa gestion, l’aspect matériel... La transposition en droit français de la directive « services » européenne prévoit l’ouverture du secteur de la petite enfance à la concurrence privée. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Déjà, il y a un paradoxe : les MAM seraient exclues du champs d’application de cette directive, mais pas les structures collectives. Nous demandons que toutes les structures d’accueil de la petite enfance en soient exclues. Il sera question de rentabilité : sur quoi celle-ci va-t-elle se développer ? Sur le dos de qui va-t-on faire du profit ? Faire de cela une question d’argent, ce n’est en tout cas pas favoriser la qualité de l’accueil. Et avec des jardins d’éveil privés, on aura des jardins d’éveil de la « France d’en haut » pour les enfants « d’en haut », et d’autres pour la « France d’en bas »... Vous faisiez partie de la délégation du collectif « pas de bébés à la consigne » reçue vendredi dernier au ministère : cette rencontre a-t-elle été fructueuse ? Le 11 mars, il y a eu un an jour pour jour que le collectif s’est créé pour dire qu’il n’est pas question de faire de l’enfance un objet de négoce. Nous avons été écoutés... mais depuis un an, rien de ce que nous avons dit n’a été pris en compte. Mais ce mouvement est inédit sans ce secteur dans son ampleur. Le 8 avril va le confirmer, et va confirmer que ce combat est essentiel. Est-il partagé par les parents ? Ils sont à nos côtés car ils ne sont pas dupes des enjeux. Ils sont inquiets pour leurs enfants. J’ai un courriel d’un parent qui nous encourage, qui souligne la qualité du travail accompli par les professionnels. Il dit : « Je n’imagine pas que cela puisse être autrement, or avec ce qui se profile, tout cela serait perdu ». Ce ne sont pas des positions idéologiques : on parle du terrain, on parle de faits. Dans les quarante dernières années, les structures collectives ont appris à s’organiser autour des enjeux du développement des tout-petits, de leur structuration psychique ; les équipes de professionnels ont appris à travailler avec les parents, à construire une relation de confiance - ce qui prend du temps et n’est pas forcément comptabilisé sur le plan financier - qui permet aux petits, au bout du compte, de s’y retrouver. La séparation n’est pas anxiogène, elle se fait dans la confiance. Et les parents, tranquilles, peuvent aller travailler dans de bonnes conditions. par Propos recueillis par
Olivier Chartrain
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